Au nombre des victimes, côté béninois, de la mesure unilatérale prise par le Nigeria de fermer ses frontières, figurent au premier plan des agriculteurs et commerçants de produits agricoles. Pour parer au choc, le ministre de l’Agriculture Gaston Dossouhoui, préconise une approche aussi novatrice que libératrice à terme.

Aussitôt l’investissement consenti, aussitôt les dividendes recueillis ! Telle est la problématique révélée par la fermeture des frontières nigérianes et que recèlent les termes d’échanges avec le Nigeria. Un paradigme qu’il convient de changer, autrement dit, proscrire le ‘’sôtcha ! doutcha !’’, littéralement le gain facile en langue fongbé. C’est la clé, pour combattre la facilité à laquelle les Béninois sont habitués, dans le cadre commercial entre le Bénin et le Nigeria, afin de ne plus avoir à subir le diktat des frontières nigérianes que les autorités de ce pays ne s’embarrassent pas de fermer à leur guise, par mesure protectionniste et autres…Elles l’ont fait par le passé et le feront sans doute à l’avenir. Aussi, faut-il prendre au Bénin, des mesures résilientes, pour libérer l’économie nationale de ce joug.
Tout laisse à croire que telle est l’option du gouvernement béninois. Aussi, le ministre de l’Agriculture, qui a rencontré les acteurs du secteur agricole, les plus éprouvés, des opérateurs économiques, ainsi que les partenaires techniques et financiers, soutient-il que « la situation du Nigeria n’est pas un calvaire mais le point de départ d’une révolution ». Il tenait un tel propos jeudi 26 septembre dernier à l’occasion de la revue de performances du secteur agricole au centre Majestic de Gbégamey à Cotonou. A l’en croire, « Le Nigeria n’est pas un calvaire pour nous. Il peut être certes une opportunité mais nous ne l’avons pas encore bien saisie ».

Changer, pour être résilient

Rappelant que l’une des causes pour lesquelles le Nigeria a fermé ses frontières, c’est parce que le Bénin sert de plateforme pour la réexportation du riz dans ce pays, il souligne que dans cette optique, le Nigeria a mis en place une politique de production et ne veut plus que le riz asiatique vienne empêcher la consommation de la production locale. Le Bénin doit tirer leçon, à l’en croire, de cela : « Nous devons changer notre méthode de travail, notre manière de réfléchir et notre façon de chercher l’argent et apprendre à saisir les opportunités », exhorte-t-il. Appelant tous les opérateurs économiques frappés par la mesure de fermeture de frontières, à s’organiser « autrement pour gérer le commerce qui va tirer vers le haut notre économie ».
Evidemment, il ne revient pas qu’aux seuls opérateurs économiques d’agir dans ce sens, mais selon Gaston Dossouhoui, « le secteur public ne va pas développer le secteur privé mais le secteur privé va se développer en exploitant les ressources du secteur public ». Ce qui inclut que la puissance publique va appuyer les initiatives tendant à un changement de paradigmes dans le cadre des rapports commerciaux avec le Nigeria, entre autres, qui doit être pensé dans une perspective plus résiliente. «Je veux vous choquer pour que vous puissiez produire maintenant en norme pour transformer cette fermeture en une opportunité pour changer complètement le mental», admet-il, car dans ce qui a tout l’air d’être l’ébauche d’une nouvelle vision commerciale, dit-il, « je vais vous demander de regarder vos programmes et de les réorienter vers des investissements plus structurants pour changer le mode de vie et le modèle de production de notre agriculture », adresse-t-il tant aux commerçants qu’aux partenaires techniques et financiers réunis. Une vision qui remet en cause, il est vrai, la théorie alléguant que l’économie du Bénin est arrimée à celle du Nigeria ! Il s’avère indispensable aujourd’hui de faire cet aggiornamento. Et pour cause, depuis 2016 les paradigmes à ce propos ont changé. « Quand vous regardez la croissance du Nigeria et celle du Bénin pendant près de quinze ans, les lignes se suivent comme si elles étaient parallèles. Même avec les variations, tout était symétrique », observe le ministre de l’Agriculture, « Mais il se fait que depuis 2016, la courbe du Bénin a changé. Cela voudrait dire que les choses ont changé et évolué », note-t-il avant d’appeler les économistes à passer « ce message pour qu’on sache que les choses ont changé. Et c’est fort des réformes que nous faisons pour devenir autonomes ».
Aussi surprenant que cela puisse paraître, avance Gaston Dossouhoui, la situation qui prévaut aujourd’hui ne doit pas faire pleurer, « Bien au contraire la balle doit rebondir autrement et nous devons réfléchir autrement», assure-t-il.  Autrement dit, il faut en finir avec la débrouillardise, au marché de tout venant auquel la plupart de ceux qui commercent avec le Nigeria sont calés jusqu’à présent !
Loin d’être des incantations, jure-t-il, exemples à l’appui, «Nous pourrons nous organiser autrement pour avoir des semences de tomates qui ne pourrissent pas avant 10 jours. Ainsi, nous serons plus résilients», projette Gaston Dossouhoui, tout en appelant au respect des normes phytosanitaires afin d’investir sans péril les marchés extérieurs, auquel cas le marché nigérian aussi se verra automatiquement pris en compte sans qu’il ne soit nécessaire de s’en contenter et d’en subir les aléas à l’occasion. Ce qui implique donc la prospection d’autres marchés pour ne plus avoir à dépendre uniquement ou en grande partie du Nigeria. En clair, pour ne plus avoir à subir les fermetures cycliques de la frontière bénino-nigériane, il faut orienter autrement la politique de production, et c’est loin d’être impossible, adjure-t-il. C’est du reste une exigence de structuration dont le Bénin, qui se vante d’être une économie de réexportation, a besoin.

Pédagogie, non pas se morfondre sur son sort

Cette approche, qui appelle à une rupture radicale avec le sôtcha doutcha, le ministre de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche et sa collègue en charge de l’Industrie et du Commerce l’ont expliqué aux producteurs, transformateurs, ainsi qu’aux commerçants, lors des rencontres qu’ils ont eues, avec eux à Grand-Popo, à Allada et Glazoué les 17, 18 et 19 septembre derniers.
Loin de ne pas être compatissant, le gouvernement préfère en finir avec cette sorte de diktat qu’exerce, à souhait, le Nigeria. Non pas forcément pour nuire au Bénin, mais dans une logique de protectionnisme bien souvent. Chose dont le Bénin doit s’inspirer. Aussi, bien que conscient de ce que la situation ait impacté négativement beaucoup de producteurs et commerçants des produits agricoles, le gouvernement béninois s’attelle-t-il à forger ceux-ci pour une économie durable et résiliente, à les libérer du saupoudrage d’une solution de facilité qui n’agit pas dans le fond, sur le problème. En d’autres termes, l’heure a sonné de tirer leçon de la difficulté du moment, réelle à bien des égards, sans la considérer comme une fatalité, mais plutôt comme le ressort d’une quête indispensable pour l’indépendance, de décrocher du géant qui se plait à souffler un vent d’Est mauvais pour le foin des Béninois.

Paul AMOUSSOU (LA NATION)

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